MéDINE

PHH : Pour commencer, question traditionnelle et banale, peux-tu te présenter et retracer ton parcours en quelques mots?

Médine : Médine de la Boussole, dans le rap depuis 1995, membre du collectif La Boussole depuis sa création, apparition sur les albums de Ness & Cité, La Boussole, Bouchées Doubles… en gros, j’ai fait mes classes au sein du label Din records.

PHH : Ton premier album, « 11 septembre » tournait autour d’une seule et unique thématique, le second « Jihad» est lui bien plus diversifié. Ce choix d’un premier opus aussi ciblé et engagé, hors norme en somme, était-il un moyen de frapper un grand coup dans la fourmilière afin de familiariser le public à ta venue et à ton style ?

Médine : En réalité, je ne pense pas que 11 septembre soit si différent de Jihad dans sa structure, car si on se penche bien sur le premier, on se rend compte que tout n’est pas centralisé sur le seul thème du 11 septembre. Prenez des morceaux comme « enfant du destin » ou encore comme « la tess », vous vous demanderez quel est le rapport direct avec le 11 septembre. Toutefois, je pense que 11 septembre fut ma première carte de visite qui m’a permis de planter mon style dans le jardin du rap français et que Jihad a simplement enfoncé le clou encore plus profond. Je pense très sincèrement et sans prétention avoir réussi à proposer un style différent de rap conscient.

PHH : As-tu déjà songé à t’impliquer politiquement, ou du moins plus publiquement, pour défendre les opinions présentées sur cd ?

Médine : Politiquement, peut-être pas car ce sont des choses qui, j’avouerais, me dépassent un peu. Je m’intéresse à la politique vu que j’ai ma carte d’électeur, tout en ayant conscience que je n’ai pas forcément une grande culture politique comme beaucoup de ma génération, je pense. Maintenant, présenter mes idées en public ne serait pas une mauvaise chose ; on y a déjà pensé avec l’équipe de Din Records. Nous savons tous que c’est par le dialogue que jaillit la lumière, c’est pour cela qu’on ira sur le terrain discuter de nos idées avec tout le monde.

PHH : Tu joues la carte de la provocation en tenant des propos particulièrement crus et violent à l’encontre de certaines Institutions ou situations et te plaît à dénoncer certaines injustices indirectement au travers de récits. Cette violence et ce voile sur la forme masquant un fond pacifique est-elle un moyen de jouer avec l’ « apparence et le fond », comme peuvent-le faire les médias quant ils traitent de l’Islam, et ainsi, inconsciemment, lutter avec la stratégie de l’autre ?

Médine : Je n’ai même pas besoin de répondre à cette question, tu l’as si bien formulée que tu en as donné la réponse (rire). En vérité, nous sommes totalement conscients de notre méthode provocatrice d’amener le débat. Nous sommes persuadés que c’est par les voies de la provoc’ que les gens s’arrêteront sur notre discours et qu’ils chercheront à en savoir davantage. Maintenant, tu vas me dire « oui, mais certaines personnes ne font pas l’effort d’aller plus loin ! », je suis d’accord! Mais ce qu’il faut savoir, c’est que moi je ne rappe pas pour ces personnes-là. Déjà, à l’origine, ces personnes ne sont pas de nature à rechercher vraiment le fond des choses, c’est qu’il y a un réel problème. Aujourd’hui, on ne peut plus se permettre de tirer des jugements hâtifs, nous vivons dans une société pluriculturelle, une société de connaissances, de savoirs… il est normal que chacun d’entre nous se doit d’être à l’écoute de l’autre, même si la forme n’est pas commode à aborder en apparence. Encore une fois, c’est le même phénomène qui se passe avec les musulmans en France et dans d’autres pays européens. Les médias annoncent un attentat perpétré par des personnes en soulignant leur appartenance à l’islam, ils ne font même pas l’effort d’anticiper les conséquences que cela va avoir dans leur pays, bien que normalement ce soit leur travail d’analyser l’information. L’islam se voit donc diabolisé, les musulmans avec, et le citoyen moyen en conclut hâtivement que tout les musulmans sont des terroristes, intégristes, fondamentalistes… mes albums sont à l’image de notre société et des codes qu’elle utilise. Je ne fais que mettre un message de paix sous la forme d’un appel à la guerre pour faire prendre conscience que, bien souvent, il faut chercher à connaître avant de porter un jugement.

PHH : Quelle est ton approche vis-à-vis des autres religions, est-ce un sujet qui t’intéresse ?

Médine : Les religions sont à l’origine de beaucoup de points régissant notre société. Le christianisme, en l’occurrence en France, trouve ses traces jusqu’aujourd’hui dans notre bonne vieille France « laïque ». Je trouve que ce n’est pas une mauvaise chose, bien au contraire. Depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat, bon nombre de personnes se sont rendu compte que la France avait un réel problème avec la religion, ce qui a amené notre pays à prendre des décisions complètement absurdes concernant la pratique d’un culte sur un territoire dit « laïque ». Personnellement, j’ai l’impression qu’aujourd’hui nous sommes complexés de dire « je suis chrétien », « je suis juif », « je suis musulman »… Pourquoi ? Je crois savoir que certaines personnes trouvent cela vieux jeu, dépassé, moyenâgeux… Mais moi, la question que je me pose, c’est : pourquoi déraciner toute une société de sa culture religieuse, dont les fondements ont été une grande partie mis en place par une autorité religieuse ? Il y a donc un réel complexe concernant les religions dans notre pays, c’est pourquoi il est nécessaire pour moi et pour tout le monde je pense d’étudier un minimum ce que sont les religions. Ne serait-ce que pour comprendre ce complexe dont la France fait preuve face aux différents cultes.

PHH : Dans une autre une autre interview, tu as ponctué en disant « Tout ce que je dis, je le dis avec sincérité et surtout sans double discours ! Que la paix soit sur vous. », que penses-tu de figures telles que Tariq Ramadan ? que tu cites sur le titre 11 septembre, et qui est souvent accusée d’en tenir un.

Médine : Je crois que chaque fois qu’un musulman pratiquant parle de vouloir la réconciliation entre l’Islam et les sociétés occidentales, il est taxé de tenir un double discours. Je crois que tout musulman qui tient un langage bien châtié est taxé de double langage. Je crois que tout indigène, que toute personne issue de l’immigration qui revendique son appartenance à l’Islam est systématiquement mis dans le sac des preneurs d’otages, des terroristes… Comment voulez-vous tenir un débat constructif quand votre interlocuteur démarre le dialogue avec ce genre de préjugés dans la tête. Il est clair que la discussion sera orientée salement. Je crois également que lorsqu’un arabe ou un noir est trop intelligent et qu’en plus, il pratique sa religion de manière orthodoxe, il ne sera pas entendu de la même manière qu’un intellectuel laïque, vu avec le même œil que l’on voit le philosophe laïque… je crois aussi qu’on a diabolisé Tariq Ramadan comme personne, et que personne n’a essayé de voir la manipulation qui était en train de se dérouler autour de lui. Pour avoir écouté bon nombre de ses conférences, survolé quelques-uns de ses livres et tenté de comprendre sa pensée, je peux vous dire très sincèrement que si Tariq Ramadan n’avait pas fait tout le travail qu’il a mis en place dans les quartiers de France, dans les ghettos, nous aurions assisté à l’émergence de fanatiques religieux prêts à se faire péter à chaque coin de rue. Tariq Ramadan est pour moi une victime d’une élite anti-religieuse qui s’est mis en tête que l’Islam était incompatible avec la société du futur. Mais encore une fois, si je dis que ma pratique de l’islam est en parfait accord avec mon environnement social, on me taxera de tenir un double discours et je finirais diabolisé par les médias.

PHH : Sur le titre « Qui veux la paix prépare la guerre », tu fais référence à Patrice Lumumba, qui prépara l’élite intellectuelle congolaise à tenir les reines du pays et lutta pour le sortir du colonialisme belge par la non-violence. Peut-on dire que tu es, à ton échelle, le miroir de sa pensée en cherchant à informer et sensibiliser dans l’espoir d’un monde meilleur ?

Médine : Il serait prétentieux de dire que je suis le reflet de la pensée de Patrice Lumumba. Simplement, il y a un certain nombre de grands hommes qui ont influencé ma pensée aujourd’hui. Je pense notamment à Massoud et Malcolm X. Ce sont des gens qui, par la difficulté de leur combat, t’amènent à relativiser ta vie. J’ai voulu, à travers le morceau du Panjshir à Harlem, parler de ces hommes qui n’ont pas été reconnus à leur juste valeur au bon moment. Massoud est devenu un héros une fois assassiné et Malcolm x a été pris pour un leader noir utilisant la violence pour résoudre les problèmes raciaux, ce qui est fondamentalement faux. Massoud a été un héros bien avant de mourir, ce n’est pas sa mort qui a fait de lui un héros, c’est sa vie. Malcolm X a totalement changé de direction dans les deux dernières années de sa vie concernant la non diabolisation des blancs et son approche de la lutte pour les droits civiques. Ce qu’il faut retenir, c’est pourquoi est-il mort ?… Il est mort parce qu’il ouvrait son combat à l’échelle internationale, et parce qu’il n’était plus le noir énervé qui effraie l’Amérique. Nous aurions tous voulu être l’un de ces hommes, parler d’eux veut dire que l’on se retrouve dans ce qu’ils disaient et permet de montrer que nos exemples ne sont pas forcément ceux qu’on veut nous attribuer, à savoir Oussama Ben laden pour les musulmans.

PHH : L’ensemble de tes morceaux ont pour trame commune la revendication, auras-t-on un jour la surprise d’écouter un Médine plus serein dans ses morceaux ?

Médine : NON ! En tout cas, je ne l’espère pas. Je suis conscient que le registre que j’ai choisi n’est pas celui qui vend le plus aujourd’hui. Seulement je crois à la renaissance d’un rap conscient porté par les revendications que telle ou telle personne peut faire. Etre artiste, rapper, ne signifie pas amuser la galerie, dire que tu est le plus fort ou bien faire bouger le maximum de personnes. Le rap, c’est quelque chose de sérieux, de durable, de noble… je décourage toute personne qui voudrait se lancer dans le rap en ayant rien d’important à dire. Si pour certains c’est important de dire que tout va bien et que l’argent coule à flots pour lui, que les femmes lui tombent par centaines, tant mieux pour lui mais qu’il ne fasse pas de rap. Maintenant, je pense que j’évoluerai encore concernant mon approche du rap, peut-être que mes opinions seront moins dures d’ici 2, 3 ans, mais pour le moment je reste sur ma position, le rap, c’est quelque chose de sérieux, que les guignols s’abstiennent de le pratiquer.

PHH : Sur le titre Jihad, tu décris la montée en puissance de la violence par l’avarice depuis les premiers temps, d’Adam à nos jours. Tu conclues en condamnant l’illettrisme, penses-tu que si les gens étaient plus informés ils réagiraient de manière plus significative aux conflits et autres discordes animant notre planète ?

Médine : Il n’y a pas de réponse précise à cette question car tu pourras toujours trouver les arguments pour dire si oui ou non on continuera à se faire la guerre en étant plus instruit. Ce que j’entends par « étudier reste la seul solution… », c’est qu’il faut profiter du fait que nous soyons en période de paix pour étudier au maximum et pour éviter que l’histoire se répète. Car, je ne sais plus qui a dit cela, « celui qui n’étudie pas son histoire et qui n’en parle pas, il se dispose à ce que certains chapitres se répètent »

PHH : Quelle à été le cheminement menant aux choix des thèmes sur ton dernier album et quelle approche a été faite au niveau des instrumentaux ?

Médine : En vérité, les thèmes me sont venus sans grande recherche. Il s’agissait de sujets que j’avais déjà voulu traiter par le passé pour la plupart. Ce qui a été long, c’est l’aménagement de ces thèmes, car il y a un décalage entre le thème comme on veut le traiter et le résultat. Il faut donc coucher le maximum de détails sur papier pour que Proof (le gars qui fait les sons) se rende compte du morceau comme je le vois dans ma tête. Comme pour 11 septembre, j’ai préparé un récapitulatif complet des morceaux, avec une description du thème pour chaque morceau et son ambiance sonore que j’ai ensuite donné à Proof. A partir de là, Proof produit et m’envoie au fur et à mesure pour que je puisse maquetter. En tout, pour l’album Jihad, Proof a réalisé une cinquantaine de sons pour qu’on en retienne seulement 13.

PHH : Pour conclure, un petit mot pour les lecteurs de Planet-Hiphop ?

Médine : Tout ce que je j’écris, je le fais avec sincérité, pareil pour ce que je dis. Que les auditeurs prennent ce qu’il y a de bon et rejette le mauvais, si toutefois mauvais il y a. Et si toutefois mauvais il y a, alors sachez que ce n’était pas mon intention et que je m’en excuse ! Que la paix soit avec vous !

PHH : Merci à toi, et bonne continuation.

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